Templiers : comment l’histoire de l’Ordre du Temple est devenue un mythe
Trésor caché, ésotérisme, sociétés secrètes, Graal, Assassins… Plus de sept siècles après la disparition de l’Ordre du Temple, les Templiers continuent d’occuper une place singulière dans l’imaginaire collectif. Mais où s’arrête l’histoire et où commence le mythe ? Florian Besson, pour Actuel Moyen Âge, revient sur la construction progressive de cette légende templière.
Peu d’institutions médiévales ont connu une telle postérité.
L’Ordre du Temple n’existe officiellement plus depuis 1312. Pourtant, les Templiers semblent n’avoir jamais été aussi présents : romans, films, jeux vidéo, sociétés secrètes, théories autour d’un trésor disparu, récits ésotériques ou encore rapprochements avec le Graal et les Assassins.
Cette fascination pose une question essentielle : parle-t-on encore des Templiers historiques ou d’une figure reconstruite au fil des siècles ?
Pour tenter de répondre à cette question, Le Journal du Temple a interrogé Florian Besson, historien, médiéviste, pilote du blog de diffusion de la recherche Actuel Moyen Âge, autour de la naissance et de l’évolution des mythes templiers.
Le Templier historique et le Templier du mythe
La première distinction est fondamentale.
Pour Florian Besson, lorsqu’un historien parle de « mythe », il ne s’agit pas nécessairement d’un mensonge ou d’un jugement négatif. Il s’agit avant tout de distinguer ce que les sources permettent d’établir sur l’Ordre historique de ce qui a été construit après sa disparition.
L’Ordre du Temple est dissous en mars 1312. À partir de là, les Templiers historiques cessent d’exister en tant qu’institution.
Tout ce qui vient ensuite — réécritures de leur histoire, ordres contemporains se revendiquant du Temple, récits occultes ou interprétations plus ou moins fantaisistes — appartient donc à une autre histoire : celle de la mémoire et du mythe templiers.
Autrement dit, il existe presque deux histoires parallèles : l’histoire de l’Ordre du Temple, puis l’histoire de ce que les générations suivantes ont voulu faire des Templiers.
Les légendes templières ne sont pas toutes modernes
On pourrait penser que les mythes sont apparus très tardivement, avec les romans ou le cinéma.
La réalité est plus complexe.
Selon Florian Besson, certaines déformations commencent déjà au Moyen Âge.
Il cite notamment les traductions françaises de la chronique de Guillaume de Tyr, évêque de Tyr au XIIe siècle. Après la disparition de l’Ordre, certains textes auraient été remaniés de manière à présenter les Templiers sous un jour particulièrement sombre.
Cette reconstruction répondait déjà à une nécessité : expliquer rétrospectivement pourquoi l’Ordre avait disparu.
Mais la véritable montée en puissance du templarisme, c’est-à-dire l’ensemble des réappropriations et reconstructions du Temple après sa disparition, intervient bien plus tard.
Florian situe notamment un tournant important au XVIIIe siècle, lorsque certaines traditions maçonniques commencent à établir des liens avec les Templiers.
Puis, à la fin du XIXe siècle, de nouvelles couches viennent s’ajouter : le Graal, certaines traditions occultes ou encore les fameux Assassins du Proche-Orient.
L’image actuelle des Templiers est donc le résultat d’une accumulation de récits produits à des périodes très différentes.
Le procès du Temple : une extraordinaire fabrique de légendes
Le procès des Templiers occupe évidemment une place centrale dans cette construction.
Pour faire condamner l’Ordre, les accusations ont porté sur des pratiques considérées comme particulièrement graves : rites secrets, comportements hérétiques, pratiques scandaleuses ou sataniques.
Ces accusations ont contribué à installer durablement l’idée que les Templiers auraient pratiqué une religion secrète derrière leur apparente orthodoxie chrétienne.
C’est là que se trouve l’une des racines de l’image du Templier ésotérique.

Au fil des siècles, ces accusations ont été relues et transformées. Elles ont notamment nourri l’idée que les Templiers auraient pu pratiquer une forme de christianisme marginal, voire avoir été influencés par leurs contacts avec l’Orient.
Cette période est indissociable de la figure de Jacques de Molay, dernier grand maître de l’Ordre du Temple, dont l’exécution en 1314 a elle-même donné naissance à plusieurs récits légendaires.
Le problème apparaît lorsque des récits construits plusieurs siècles plus tard sont utilisés pour expliquer le fonctionnement réel de l’Ordre au Moyen Âge.
Pourquoi les Templiers fascinent-ils autant ?
Tous les ordres religieux ou militaires médiévaux n’ont pas connu exactement la même postérité. Mais les Templiers ne sont pas les seuls personnages du Moyen Âge à avoir été constamment réinventés.
Cathares, Inquisition, sorcières, vikings ou encore croisades ont eux aussi fait l’objet de nombreuses reconstructions dans l’imaginaire collectif.
Pour Florian Besson, les Templiers sont particulièrement plastiques : chaque époque peut facilement les réutiliser et leur attribuer de nouvelles significations.
Plusieurs ingrédients expliquent évidemment leur succès : les croisades, l’Orient, leur ascension rapide, leur disparition brutale ou encore le motif du trésor disparu.
Mais un autre phénomène joue un rôle essentiel : l’effet cumulatif des représentations.
Plus les écrivains, artistes, cinéastes ou créateurs s’emparent des mythes templiers, plus ceux-ci deviennent présents dans l’imaginaire collectif.
Et plus ils deviennent familiers au public, plus de nouveaux créateurs sont à leur tour tentés de les réutiliser.
Le phénomène s’auto-entretient ainsi au fil des générations.
Florian rappelle cependant qu’il s’agit aussi d’un phénomène culturel soumis aux modes. Certaines représentations peuvent traverser plusieurs siècles, tandis que d’autres finissent par disparaître ou laisser place à de nouveaux imaginaires médiévaux.
Du Graal aux sociétés secrètes
Les Templiers constituent aujourd’hui l’un des grands carrefours de l’imaginaire ésotérique occidental.
On leur attribue tour à tour un trésor disparu, une connaissance secrète, une survivance clandestine, des liens avec la franc-maçonnerie, la garde du Graal ou encore des relations particulières avec des traditions orientales.

Mais ces récits n’appartiennent pas tous à la même époque.
C’est précisément l’un des enseignements importants de l’entretien avec Florian : le mythe templier n’a jamais été construit d’un seul bloc.
Chaque siècle a ajouté sa propre interprétation.
Le résultat actuel ressemble davantage à un millefeuille de traditions qu’à une légende unique apparue immédiatement après 1312.
Cette nécessité de distinguer histoire, tradition et interprétation vaut également pour les signes associés au Temple. Ainsi, la croix pattée, aujourd’hui immédiatement associée aux Templiers, appartient à une histoire symbolique plus ancienne et plus large que celle du seul Ordre du Temple.
Le cinéma, les romans et les jeux vidéo prolongent le phénomène
Cette construction ne s’est évidemment pas arrêtée avec le XIXe siècle.
Le XXe puis le XXIe siècle ont offert aux Templiers une nouvelle existence grâce à la culture populaire.
Florian cite notamment le succès mondial du Da Vinci Code (Dan Brown, 2003), qui a contribué à renouveler certains imaginaires associés au Temple.
Le mécanisme reste sensiblement le même : une œuvre populaire reprend des éléments déjà présents, les transforme et les diffuse auprès d’un public beaucoup plus large.
Les jeux vidéo jouent aujourd’hui un rôle comparable.

La série Assassin’s Creed en constitue probablement l’un des exemples les plus spectaculaires.
Des millions de joueurs ont été confrontés à un univers mettant en scène Templiers et Assassins comme deux organisations antagonistes poursuivant leur affrontement à travers les siècles.
C’est extrêmement efficace sur le plan narratif.
Historiquement, Florian rappelle cependant que le lien réel entre ces deux groupes est beaucoup plus ténu que ne le laisse penser cette représentation contemporaine.
Une construction développée sur plusieurs siècles a donc fini par devenir, pour une partie du public, presque plus familière que la réalité médiévale.
Les Templiers étaient-ils des guerriers fanatiques ?
Lorsqu’on confronte les représentations populaires aux sources historiques, Florian Besson invite toutefois à rester prudent.
Le rôle de l’historien n’est pas nécessairement de devenir le censeur des imaginaires contemporains : romans, films ou jeux vidéo ont naturellement le droit de transformer le passé.
Mais certaines représentations peuvent devenir problématiques lorsqu’elles sont prises pour des réalités historiques.
Dans le cas des Templiers, Florian souligne notamment l’image du chevalier chrétien fanatique, engagé dans une lutte permanente entre chrétienté et islam.
Cette représentation correspond mal à la complexité politique du Proche-Orient médiéval.
Les Templiers avaient évidemment pour mission de participer à la défense des États latins et des Lieux saints.
Mais leurs relations avec les pouvoirs musulmans ne se limitaient absolument pas à une guerre permanente.
Les sources montrent au contraire leur pragmatisme politique.
Selon les circonstances, les Templiers pouvaient combattre certains princes musulmans tout en concluant des trêves ou des alliances avec d’autres.
Florian rappelle notamment le témoignage du prince syrien Usama ibn Munqidh, qui évoque dans un passage célèbre ses « amis » templiers.
Le Proche-Orient des croisades était donc un espace politique beaucoup plus complexe que l’image simplifiée d’un affrontement permanent entre chrétiens et musulmans.
Quand le mythe templier quitte le domaine du divertissement
La réappropriation des Templiers n’est pas toujours anodine.
Florian évoque notamment l’utilisation contemporaine de références templières dans certains milieux d’extrême droite, où la figure du chevalier peut servir de symbole d’une confrontation supposée entre l’Occident chrétien et l’islam.
Il cite notamment Anders Breivik, auteur des attentats commis en Norvège en 2011, dont l’imaginaire idéologique mobilisait lui aussi des références templières.
Il ne s’agit évidemment pas de rendre l’histoire des Templiers responsable de ces appropriations contemporaines.
Au contraire.
Cet exemple montre justement pourquoi il est important de distinguer le Templier historique des utilisations modernes de son image.
La réalité des relations politiques au temps des croisades était beaucoup plus mouvante, pragmatique et complexe que ne le suggèrent ces représentations contemporaines.
Le mythe fait désormais partie de l’histoire des Templiers
Faut-il pour autant considérer tous ces récits comme inutiles ?
Pas nécessairement.
Ils nous renseignent moins sur les Templiers du XIIe ou du XIIIe siècle que sur les sociétés qui les ont produits.
Les Templiers de la franc-maçonnerie racontent quelque chose du XVIIIe siècle.
Les Templiers ésotériques racontent quelque chose des préoccupations du XIXe siècle.
Les Templiers du cinéma, des romans ou des jeux vidéo racontent quelque chose de notre propre rapport au Moyen Âge.
Le mythe devient donc lui-même un objet historique.
Cette distinction est également utile lorsque l’on aborde les traditions aujourd’hui fortement associées au Temple. Par exemple, Non Nobis Domine possède une origine biblique antérieure à l’Ordre, même si la formule est devenue profondément liée à la mémoire templière.
De la même façon, certains objets directement documentés permettent de revenir à des traces beaucoup plus concrètes de l’institution médiévale, comme le sceau des Templiers et ses deux cavaliers.
Étudier les Templiers aujourd’hui revient ainsi à suivre deux trajectoires : celle d’un ordre religieux et militaire médiéval disparu au début du XIVe siècle, et celle d’une figure imaginaire qui, elle, n’a jamais véritablement disparu.
Dépasser les légendes : par où commencer ?
Pour celui qui souhaite découvrir sérieusement l’histoire de l’Ordre du Temple, Florian recommande notamment plusieurs ouvrages.
<
Alain Demurger — Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge (2008)
Un ouvrage permettant d’aborder l’Ordre du Temple dans son contexte religieux, politique et militaire médiéval.
Philippe Josserand — Jacques de Molay (2019)
Une étude consacrée au dernier maître de l’Ordre du Temple et à la période qui précède la disparition de l’institution.
Florian signale également la publication prochaine d’un ouvrage collectif dirigé par :
Arnaud Baudin, Florian Besson et Philippe Josserand — Templiers et templarisme : raisons et déraisons d’un mythe.
Un titre particulièrement adapté au sujet puisqu’il s’intéresse précisément aux différentes constructions qui se sont développées autour des Templiers après leur disparition.
Sept siècles plus tard, pourquoi les Templiers sont-ils toujours là ?
L’histoire du Temple s’est officiellement arrêtée en 1312.
Mais l’histoire des Templiers, elle, n’a jamais vraiment cessé.
À chaque époque, de nouvelles générations ont projeté leurs propres questions sur ces chevaliers médiévaux : religion, secret, Orient, pouvoir, trésor, guerre, sociétés secrètes ou quête spirituelle.
C’est probablement cette capacité à être constamment réinterprétés qui explique en partie leur extraordinaire longévité dans notre imaginaire.
Comprendre les Templiers suppose donc aujourd’hui un double effort : retrouver ce que les sources nous permettent réellement de savoir du Moyen Âge et comprendre comment, depuis sept siècles, nous avons constamment réinventé l’Ordre du Temple.
À propos d’Actuel Moyen Âge
Actuel Moyen Âge est un collectif consacré à l’histoire médiévale, à sa transmission auprès du grand public et à l’étude des représentations contemporaines du Moyen Âge.
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